La disparition de Cavaye Yeguie Djibril, survenue le 6 mai 2026 à l’âge de 86 ans, marque la fin d’un parcours exceptionnel au cœur des institutions camerounaises. Pendant plus d’un demi-siècle, cet acteur majeur de la vie publique aura conjugué enracinement local, ascension politique et exercice prolongé du pouvoir législatif.
Des origines à la formation : un socle construit dans le Nord
Né le 1er janvier 1940 à Mada, dans le département du Mayo-Sava, il grandit dans un environnement profondément ancré dans les traditions du septentrion camerounais. Il effectue ses études primaires et secondaires respectivement à Maroua et Garoua, avant de poursuivre sa formation à Douala.
Admis à l’École de formation des spécialistes de la jeunesse et des sports (CNEPS), il en sort diplômé avec une orientation pédagogique qui le destine à l’enseignement. Cette étape constitue le socle académique de son engagement professionnel.
Des débuts dans l’enseignement à l’administration territoriale
C’est en 1960 qu’il entame sa carrière comme enseignant d’éducation physique. Cette première expérience dans le secteur éducatif marque le début d’un parcours au service de la collectivité.
Très vite, il s’oriente vers l’administration publique, où il occupe diverses fonctions dans les régions du Nord. Ces responsabilités lui permettent de se familiariser avec les mécanismes de gestion territoriale et de renforcer son ancrage local, tout en développant une proximité avec les populations.
Parallèlement, il accède au statut de Lamido de Mada, assumant ainsi une fonction de chef traditionnel. À ce titre, il joue un rôle central dans la médiation sociale et la préservation des valeurs culturelles, tout en collaborant étroitement avec les autorités administratives.
Une longévité politique hors norme
Son entrée en politique intervient en 1973, avec son élection comme député de la circonscription du Mayo-Sava. Dès lors, il s’installe durablement au Palais des Verres de Ngoa-Ekellé, où il siègera sans interruption pendant plus de cinquante ans — un record de longévité dans l’histoire parlementaire camerounaise.
Membre influent du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), il accède progressivement aux cercles décisionnels du parti, jusqu’à intégrer son Bureau politique. Il devient ainsi l’un des piliers de cette formation politique dominante.
1992-2026 : trois décennies au sommet de l’Assemblée nationale
L’année 1992 constitue un tournant majeur dans sa carrière. Dans un contexte de recomposition politique, il est élu président de l’Assemblée nationale, fonction qu’il conservera pendant plus de trente ans.
À ce poste, il dirige les travaux législatifs, supervise les débats parlementaires et incarne la stabilité institutionnelle. Réélu à de nombreuses reprises, notamment en 2013, 2016 et 2024, il détient le record de longévité à la tête de la chambre basse du Parlement camerounais.
Son leadership repose sur une connaissance approfondie des rouages institutionnels, une fidélité politique affirmée et une capacité à maintenir l’équilibre au sein d’un système marqué par la continuité.
Entre pouvoir politique et autorité traditionnelle
Au-delà de ses fonctions politiques, il demeure une figure centrale de la chefferie traditionnelle. En tant que Lamido, il contribue à renforcer les liens entre institutions modernes et structures coutumières.
Son engagement dans ce domaine se manifeste notamment lors du forum national des souverains traditionnels en 2010, où il défend une vision complémentaire entre tradition et État. Il y est désigné président honoraire, confirmant son influence dans la valorisation des autorités coutumières.
Les derniers mois : le retrait comme signal annonciateur
Affaibli par la maladie, il est évacué à l’étranger en 2026 pour des soins médicaux. Le 17 mars 2026, il quitte officiellement la présidence de l’Assemblée nationale, mettant fin à un règne de plus de trois décennies. Il est alors remplacé par Théodore Datouo.
Ce départ, bien qu’inscrit dans le fonctionnement normal des institutions, apparaît comme le prélude à la fin d’un long parcours. Quelques semaines plus tard, il regagne sa localité natale, où il s’éteint le 6 mai 2026.
La fin d’une époque
Avec la disparition de Cavaye Yeguie Djibril, c’est une page majeure de l’histoire politique du Cameroun qui se tourne. Son itinéraire, marqué par une exceptionnelle longévité, illustre à la fois la stabilité du système institutionnel et les défis liés au renouvellement des élites.
Son retrait du perchoir, survenu peu avant son décès, restera comme un moment charnière : celui où s’esquisse la transition vers une nouvelle génération, dans un paysage politique en quête de renouveau.

Victor Bosco Kelbakal dirige la publication de L’œil Républicain avec la rigueur qu’impose le traitement de l’actualité institutionnelle et sociale. Journaliste d’investigation reconnu pour son analyse factuelle des enjeux publics, il coordonne une ligne éditoriale centrée sur l’éthique et la transparence. Son expertise garantit une information sourcée au service du débat démocratique. Sous son impulsion, le titre s’impose comme une référence majeure de la presse écrite nationale.








Leave a Reply